cycle — des identités


layla
à présent, je suis au fond du monde




PROJET EN COURS, POUR UNE COMÉDIENNE


Écriture et dramaturgie : Arnaud Maïsetti & Jérémie Scheidler
Interprétation : Boutaïna El Fekkak


Lumières : Jean-Gabriel Valot
Musique : Jean-Kristoff Camps
Espace/Costumes : Magali Murbach
Vidéo : Jérémie Scheidler
Administration/Diffusion : Florence Verney


PARTENAIRES :
--- Le Vivat / Armentières
--- Le Studio des Arts Numériques / Alfortville


CE PROJET S'INSCRIT DANS LE CADRE D'UN COMPAGNONNAGE (dispositif de la DGCA) AVEC DIEUDONNÉ NIANGOUNA / COMPAGNIE LES BRUITS DE LA RUE



A partir de là, il n’y a plus rien.

Je marche je marche je marche,
il fait très chaud, je marche longtemps.
Et je me retrouve sur le périphérique.
Il est 10 heures du matin, à peu près.
Il fait chaud,
il fait très chaud.
J’avais mon sac à main vert,
je portais un pantalon noir,
un haut doré,
une veste noire,
et mon sac vert.
Et donc je marche je marche je marche,
et une voiture s’était arrêtée.
Je vois la portière s’ouvrir,
et je rentre dans la voiture.
Le conducteur me parle,
il est très gentil,
souriant,
on se parle comme si on se connaissait depuis toujours,
on roule un peu,
je n’ai aucune idée de l’endroit où on est,
j’ai l’impression que j’ai quitté Paris,
c’est comme si j’étais arrivée aux bords du plan,
je suis sortie de la carte.

Le conducteur avait mis un peu de musique,
et j’avais commencé à me sentir bien,
je me sentais détendue,
assise, tranquillement, sur le fauteuil,
avec la musique,
et ce type très gentil.
Et alors j’avais regardé dehors,
la route,
le paysage qui défile,
je voyais des champs, des bêtes, et d’anciens corps de fermes, là-bas,
j’étais bien…
C’est l’été, le soleil est assez haut, déjà,
je sentais la chaleur du soleil de juillet sur ma peau,
sur mon bras, sur ma joue,
j’avais envie de fermer les yeux,
mais quelque chose avait retenu mon attention :
c’est dans le rétroviseur extérieur.
J’avais regardé longtemps le rétroviseur avant de comprendre ce que j’étais en train de voir.
Je planais un peu, j’étais bien…
Et dans le miroir, dehors,
je vois mon visage,
c’est sûr, c’est mon visage,
je le reconnais, c’est moi.
Mais, une seconde après, ou deux secondes après,
tout à coup il y avait plusieurs visages,
plusieurs images qui se superposaient,
mon visage se mettait à changer,
il y avait plein de visages qui venaient
sur le mien, ou à sa place,
comme si mon visage n’était plus mon visage,
qu’il était habité par une multitude de visages que je ne connaissais pas,
et ça passait, comme ça,
comme ça,
ça tournait, ça changeait,
comme des images qui s’effaçaient les unes les autres…

Et je n’étais pas effrayée, au contraire,
je me sentais bien…
Je ne m’étais pas posé la question, j’avais trouvé ça normal,
c’était là, c’est tout,
cela arrivait,
c’était assez agréable,
comme la sensation d’une reconnaissance,
l’image d’une sensation intérieure,
l’image de quelque chose en moi qui appelait,
un appel, un cri.

Après quelques minutes, je me suis rendue compte que, le conducteur de la voiture, il se passait la même chose sur lui, des visages différents qui s’empilaient, qui s’emmêlaient par-dessus son visage, et même tout son corps, à lui, tout son corps changeait d’aspect, de taille, de forme, c’étaient plusieurs personnes, tous les fantômes en lui qui apparaissaient. Et ça continuait, ces visages, ces figures, ça avait continué comme ça assez longtemps, et j’étais bien, vraiment bien.




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Partir. Un matin, prendre la route. C’était il y a dix ans, une jeune fille s’en va. Elle n’a pas vingt ans, elle sort de chez elle. Elle ne dit rien à ses parents. Au hasard, elle prend un train. Ce n’est pas une fuite. Ce n'est pas un hasard. Un départ peut-être, mais sans but. Les médecins parleront plus tard de voyage pathologique, poseront des diagnostics, proposeront des traitements. Elle, elle dira simplement que pour la première fois, elle se savait vivante. Dans son voyage qui l’a conduit à Paris qu’elle découvre pour la première fois, chaque pas est une aventure, chaque rencontre surgit comme décisive dans cette naissance qui s’impose à elle.
gerhard richter, davos 

Écrire cette traversée d’une journée, cette affrontement au monde qu’on voudrait embrasser entièrement, cette plongée dans la ville hostile et en soi-même défiguré pour enfin trouver son visage, c’est retrouver la voix de Léila, cette jeune fille qui nous a confié son histoire, il y a dix ans. Il lui a fallu dix ans pour la raconter. Et il nous aura fallu dix ans pour s’en saisir, et l’écrire. 
À moi. L’histoire d’une de mes folies. Prendre la parole, écrire ce voyage, raconter cette histoire à distance du temps, c’est retrouver la trajectoire qui mène de la mort à la vie, c’est donner la parole à cette naissance, en traverser les blessures et les joies, immenses. Celles d’une identité qu’il faut inventer à chaque visage qu’on croise. 
Nous l’écrivons ensemble. Metteur en scène et auteur. Nous l’écrivons avec la voix de Léila déposée en nous comme un secret, ou comme un pacte. Celui qui lie la vie à l’insulte qu’on adresse au monde pour devenir vivant. Nous l’écrivons avec l’actrice qui dira les mots. Nous l’écrivons avec les folies qui nous peuplent. Avec la puissance de tous les départs. Avec ceux qui sont allés jusqu’au fond du monde, dans Aden comme auprès des Tarahumaras, pour trouver de quoi en finir avec l’identité pauvrement originelle ; ceux qui ont cherché à se donner naissance. 
Nous écrivons avec tout cela, c’est-à-dire contre nous-mêmes aussi : contre la volonté de donner origine à notre langue. Nous écrivons pour nous défaire de notre langue et de nos origines. Pour en trouver d'autres. Nous écrivons Layla pour ceux qui ne sont pas partis et ceux qui partent chaque jour. 
Au début, Léila nous dit que quelques jours avant de partir, elle gardait le silence, mais qu’à l’intérieur, elle hurlait. Nous écrivons le hurlement silencieux de nos vies jetées sur les routes furieuses de notre jeunesse.
Car le feu que l’on allume en soi nous vient toujours du dehors.
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Écoutons, la confession d'un compagnon d'enfer :
"Ô divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie !
"Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encor plus tard, j'espère !
"Plus tard, je connaîtrai le divin Époux ! Je suis née soumise à Lui. — L'autre peut me battre maintenant !
"À présent, je suis au fond du monde ! Ô mes amies !... non, pas mes amies... Jamais délires ni tortures semblables... Est-ce bête !
"Ah ! je souffre, je crie. Je souffre vraiment. Tout pourtant m'est permis, chargée du mépris des plus méprisables cœurs.
"Enfin, faisons cette confidence, quitte à la répéter vingt autres fois, — aussi morne, aussi insignifiante !

— "Délires I", Une Saison en enfer, Arthur Rimbaud

 
 
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