cycle — des identités


pas dans le cul…
jana çerna




un projet de : feuille (jeanne videau & sébastien bouhana) + Julie F.


C’est une lettre écrite au début des années soixante par Jana Çerna, résistante et femme libre de l’underground pragois, adressée à son amant Egon Bondy qui en était également une figure.
Elle écrit à son amoureux qui vient de partir.
Elle, est poète, lui philosophe. Ils s'aiment et c'est de ça dont il va être question : d’amour.
De sexe, de philosophie et de poésie ; le tout étant pour elle intimement lié.
Son désir de lui va de paire avec l'intérêt qu'elle a de son travail philosophique, et c'est à travers un élan de poésie crue, sexuelle et débridée, qu'elle lui exprime le manque créé par son absence.


Egon Bondy et Jana Krejcarova (c’est son nom officiel) ont un commun désir d’écrire et de n’accepter aucun ordre ni dogme établi. Ils composent l’un et l’autre plusieurs séries de poèmes. Qu’ils échangent, coupent ou juxtaposent. Ce livre (Journal d’une fille qui cherche Egon Bondy) constitue l’un des éléments du puzzle. Si dans la première partie, Bondy flâne et écrit en lieu et place de celle qui a pris l’habitude de signer Honza (on la retrouve sous ce nom dans plusieurs textes de Hrabal), dans la seconde c’est elle qui s’exprime à travers une longue lettre - fougueuse et enflammée - qu’elle adressa au poète en 1962
(Pas dans le cul aujourd’hui), et dans laquelle elle fait part au dédicataire des effrénés désirs sexuels qui la tourmentent, lui demandant de venir, (il n’y manquera pas) expressément, et sur le champ, les satisfaire.
— Jacques Josse - 22 novembre 2005 www.remue.net



Pas dans le cul aujourd’hui j’ai mal
Et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi car j’ai de l’estime pour ton intellect
On peut supposer
que ce soit suffisant
pour baiser en direction de la stratosphère
— 21/12/1948




Tout s’entremêle : son amour, son envie, ses fantasmes, leurs travaux intellectuels et poétique, leurs quotidiens dans une Tchécoslovaquie communiste et totalitaire ;
parce-que tout est important, tout est aussi important et fou que son désir...


Rien ne m'enthousiasme tant que l'espoir d'une œuvre qui naitra en lien direct avec tout
cela, une œuvre d'où rien ne sera éliminé, une oeuvre sans censure, crue, brute et monstrueuse, mais absolue. Une œuvre qui ne sera pas aseptisée, à faire dégueuler et chier celui qui la consomme, à faire rugir en lui tout à la fois un sentiment de bonheur et d'horreur, une œuvre sans limites et qui ne se laissera imposer de limites par rien et à aucun moment. Et si j'ai une certitude, c'est que tu porteras ce fruit dans la plénitude de sa suavité et de sa contraction orgasmique.



A la lecture, nous sommes saisies par la profondeur de l'amour de cette femme pour cet homme, et la liberté immense avec laquelle elle l’exprime.
L'envie de travailler sur ce texte vient d'abord d'une proposition de Julie F. de mettre cette lettre à l'épreuve de l'oralité et de son enthousiasme à l'idée que notre duo FEUILLE s'en empare.
Julie F. est estampeuse, et travaille depuis plusieurs années à mettre ses gravures en lumière grâce à un rétroprojecteur.
Cet outil lui permet de projeter ses images à différentes échelles, sur n'importe quel support.
Le désir de mêler notre travail au sien sur ce texte nous est apparu comme une évidence. Julie a cette particularité de rechercher une grande liberté dans son travail, dans ses images. L'engagement politique et poétique transpire son œuvre.
Nous souhaitons, à travers cette lettre, expérimenter la communication dans la liberté d’expression de nos pratiques respectives. De la même manière que Jana Çerna libère sa parole et sa pensée, nous espérons flirter avec une esthétique du déraisonnable ; dans les mots, dans l’image et dans les sons.


Je n’ai jamais été trop encline à me comporter de manière raisonnable, sans doute simplement parce que je ne suis pas du tout raisonnable ou parce que tout ce qui est sain ou raisonnable me répugne de manière presque physique. Tout ce que j’ai fait dans ma vie et dont j’ai eu honte, je l’ai fait parce que c’était raisonnable. Le raisonnable, ce sont les affiches antialcooliques, la gestion d’Etat, les préservatifs et la télévision, c’est la poésie stérile qui sert la bonne cause ; pour l’amour du ciel, épargnez-moi le raisonnable, j’ai assez de vitalité pour en supporter plus que n’importe qui d’autre, mais le raisonnable me ferait mourir en moins d’une semaine de la mort la plus triste qui soit, le raisonnable détruit en moi tout ce qui fait sens, il m’ôte toutes mes forces, qu’elles soient érotiques, intellectuelles ou autres. Donc je veux bien croire que ce n’est pas parce que je suis raisonnable que je me dis qui si nous restons ensemble, ce ne sera qu’après une décision vraiment libre.