cycle — des identités


oratorio | antoine d'agata


Dispositif scénographique minimaliste immersif mettant en jeu : création vidéo, lumière et son, plongeant le spectateur au cœur de l’expérience pour une comédienne danseuse et un musicien (50’)


Ce projet s’inscrit dans un cycle de recherche sur les identités.
Ce cycle est une attention portée aux identités multiples, changeantes, composites, souvent impures, forcément impures.


Il y a des choses qui nous parlent et qui nous obligent à leur répondre. La violence, entre autres. Je cherche à travers ma pratique artistique à apaiser, à pacifier mon rapport à l’ordre du monde actuel. À résoudre l’impossible équation entre ce à quoi j’aspire et ce que je suis, que je confonds parfois avec ce que j’ai. De me défaire des injonctions d’un modèle social étriqué et capricieux, toujours insaisissable, de construire un « moi » au-delà des identités calibrées devenues incontournables. De donner du sens à ce sentiment d’exclusion permanent. Mon expression artistique est l’issue temporaire d’un long et vertigineux cheminement circulant entre des considérations d’ordre intime et d’autres d’ordre social et politique, deux dimensions inextricablement liées.
Si le théâtre s’est imposé à moi, après de multiples expériences en danse puis en arts plastiques, c’est qu’il s’est présenté comme le lieu d’accueil de toutes les expressions artistiques qui m’étaient les plus chères, sans restriction, sans snobisme. C’est un espace décloisonnable qui ne cesse d’interroger sa place dans la cité, sa légitimité auprès des publics. A mon poste de metteure en scène, définitivement pluridisciplinaire, la dimension sociale et la dimension intime ont pris tour à tour la focale, donnant parfois lieu à un théâtre dit politique, parfois à un autre, plus abstrait.
L’œuvre d’Antoine d’Agata confond à elle seule ces deux dimensions. Elle incarne cette infernale dualité, cette équation irrésolue, cette quête désespérée d’être en phase avec sa société, d’être DANS (ce que l’on pourrait croire être) le monde. Dans cette alternance entre un travail de photoreporter diurne, et un témoignage de l’intime nocturne, son oeuvre éclaire la dimension tragique à l’échelle individuelle dans un phénomène social et politique (traces des réfugiés) et la dimension politique dans un récit de l’intime (témoignage de prostituées). Les deux faces d’un même monde à l’endroit de leur insupportable fusion, d’une éclaboussante chimie où l’être n’existe plus que dans l’explosion de lui-même, dans le maintien de son mouvement, quel qu’il soit.
Je reconnais, la peur, insoutenable, et la pensée qui s’agite pour colmater la brèche. Et cet état du monde qui remet la chair en mouvement. Entre le mouvement du corps qui s’éprouve et celui de la pensée qui s’acharne à comprendre une société en plein délire, d’un déséquilibre à l’autre, l’œuvre d’Antoine d’Agata me tient debout.
MC Biais.

Antoine d’Agata est aujourd’hui connu du grand public pour sa considérable œuvre photographique et filmique (cf Atlas, sorti en salles au cinéma en 2013). Il n’en est pas moins, et de manière organique, un auteur au sens stricte : ses textes, parus depuis Manifeste (2005), jusqu’à Ice (2012) et Anticorps (2013) constitueront la matière première du projet théâtral.

La mise en scène de ses textes et le déplacement de cette œuvre à la scène est un processus inédit. De ce fait, ce projet sera réalisé avec la complicité d’Antoine d’Agata.


Conception : Marie Charlotte Biais accompagnée de Léa Bismuth
Dramaturgie : Léa Bismuth
Chorégraphie : Marie Cambois
Dispositif vidéo : Jérémie Scheidler


Avec :
Marie Charlotte Biais_ comédienne/ danseuse
Daunik Lazro_ musicien



Antoine d’Agata se fait connaître à la fin des années 1990, à la suite de la publication de De Mala Muerte et De Mala Noche, deux carnets de voyage offrant une vision sans compromis de l’Amérique centrale. Parallèlement à sa démarche documentaire au sein de l’agence Magnum, sa vie intime devient la matière première de ses images et de ses textes : paraissent alors les livres Vortex, Insomnia, Stigma, Manifeste, Ice en 2012 et Anticorps en 2013. La rencontre avec des prostituées et la prise de drogues sont le moteurs d’une vie entièrement tournée vers une expérience intérieure du monde, vécue jusque dans ses limites les plus extrêmes, mettant en procès toutes les formes d’asservissement et tous les postulats moraux.


La photographie répond d’abord à une ambition personnelle: comment vivre un destin d’homme de la façon la plus digne, courageuse et respectable possible? J’entretiens une forme d’humanisme dégénéré, mutant, qui prend en compte le monde contemporain et qui essaie d’y trouver ce qui reste de “vraie vie”.



Aux marges du visible
par Marie Charlotte Biais


L’œuvre d’Antoine d’Agata est comme un fantôme. Tapi dans l’ombre il apparaît quand le noir se fait tout autour et que plus rien d’autre n’est visible. Cette oeuvre existe constamment au revers de notre société hygiéniste et pétrie de bonne conscience.

Il n’y a rien de spectaculaire au revers de ce monde là. L’endurance. L’obsession de la vie qui s’entête. Qui nous effare.

Une errance.

C’est la vie sur un fil qui s’égoutte. Mot à mot, son essence.

Il n’y a pas de quoi repaître un appétit d’exotisme ou de pornographie, il y a bien au-delà : la mise à l’épreuve de l’être qui donne le vertige.

« C’est obscène. » Ça devrait être « hors de la scène ».

C’est bien l’intention : échapper au spectacle, éviter ces voies de communication pourries par des balises publicitaires, des évangiles d’esthétiques, et des propagandes de l’urgence.

Il s’agit de faire entendre ça, cette expression née de la vie prisonnière du présent, celle qui se dépense en marge des « projets », cette expression qui cherche le sens de la survie.


Orientée par Léa Bismuth, entre l’organicité mutante de la musique de Daunik Lazro, le minimalisme chorégraphique des obsédants dédales de Marie Cambois, les béances filmiques de Jérémie Scheidler, nous chercherons avec la complicité de l’auteur, dans une forme performative, d’oratorio, pour une comédienne-danseuse et un musicien à faire entendre cet état du monde, sur ses bords.

Les textes sources

Nous présentons ici des extraits venant de 2 sources différentes :

• Extraits du livre Ice (2012) : textes d’Antoine d’Agata

• Extraits du film Atlas (2013) : les textes sont des propos recueillis par l’artiste qui construisent le film, autant de monologues de femmes rencontrées aux quatre coin de la planète, des femmes prostituées pour la plupart et qui témoignent poétiquement de leur vie.


Nous ne parlons pas la même langue, n’utilise pas les mêmes mots. Tu perds tout quand tu avances sans but. Tu n’as pas d’autre chemin que celui-là. La peur te contamine et affaiblit ton cerveau. Ne reste pas seul lorsque la peur t’attend patiemment. Quand le Yama entre dans le corps, la drogue te montre le chemin. Parce qu’elle est dans tes pensées. C’est la seule route que tu peux prendre. Ça serpente à travers l’obscurité, parce que le Yama te donne de la force. Mais la force n’est pas contrôlable. Elle te conduit au chaos. Un mélange de joie et de peur, joie et peur qui disparaîtront, et le vide restera, insupportable.
[…]
Je suis une ombre sur ton cœur, et un mensonge dans ton âme. Rien ne peut m’arrêter.— Extrait du film Atlas




… rien ne peut plus infléchir le destin que je me forge, nuit après nuit- j’envie la capacité qu’ont les filles de conjurer le bonheur- la douleur les immunise contre toute rédemption possible - elles savent d’instinct qu’elles sont un dernier rempart contre les épidémies puritaines ou sécuritaires qui pourrissent le monde – les autres marchent tête basse, étalent leur lâcheté sans vergogne, brisés sous le joug d’idéologies corrompues : apologies du bien-être, logique de rentabilité, jouissance hygiéniste, rationalisation des rapports sociaux- par l’excès de la chair, les filles se défont de cette pensée insidieuse, ne répondent de leurs actes qu’à elles-mêmes, assument les conséquences de la violence imposée ou subie, à travers l’altération de leur corps, de leur esprit- elles trouvent dans l’action immédiate la seule éternité tangible à leur portée- comme elles je trouve dans les cristaux de meth l’énergie requise pour continuer, avancer, me perdre- palier mon impuissance à vivre, mon inaptitude à accepter le présent dans son entièreté, pathologie banale, ordinaire- …— Antoine d’Agata, Ice, p 256




L’oratorio d’Antoine d’Agata : une traversée
Note dramaturgique par Léa Bismuth


L’oratorio sera le support d’une voix et d’un corps, incarnant la vie et l’œuvre d’Antoine d’Agata. Car la vie et l’oeuvre sont une seule et même chose : indissociables.

La musique et la chorégraphie viennent en cela scander ce qu’il faut bien penser comme une traversée; la porte ouverte à un ébranlement, quel qu’il soit ; un bouleversement décisif, brutal et sans retour en arrière possible.

Tout cela nous mènera à construire cette traversée de l’existence, sur la scène, en chair et en os. Et le mouvement dramaturgique ira dans ce sens.

Les spectateurs aussi seront eux-mêmes embarqués dans un territoire imprévisible, fondé sur des pics d’intensité.

En tant que critique d’art, auteur et commissaire d’exposition, je suis le travail d’Agata depuis plusieurs années et j’ai commencé à travailler avec lui en 2013 au moment de son exposition personnelle au BAL à Paris.

Tout cela nous mène à aujourd’hui : à ce projet théâtral, que je ne pourrai concevoir en dehors d’un projet d’exposition mené avec l’artiste :il s’agit de l’exposition Dépenses, dont je suis commissaire, et qui aura lieu au Lab Labanque de Béthune en octobre 2016 : j’ai invité l’artiste à venir poursuivre son travail pour cette exposition avec le projet d’une installation vidéo multi-écrans.

Ainsi, en tant que dramaturge du projet, je suis en contact constant avec l’artiste : et j’aimerais lui soumettre les textes choisis issus de l’immense travail littéraire mis en œuvre également par l’artiste au gré de ses livres, et sur lesquels nous travaillerons pour la scène. Il s’agira, à l’aide de textes choisis, de constituer un récit marquant et sans précédent, habité par le corps de Marie-Charlotte Biais, et accompagnée par le travail chorégraphique et musicale.



Bibliographie d’Antoine d’Agata : textes sources du projet

Atlas, sorti en salles au cinéma en 2013

Manifeste (2005) éditeur Le Point du Jour - Centre d'Art Éditeur

Ice (2012) éditeur Images En Manoeuvres

Anticorps (2013) Editions Xavier Barral